Histoire

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Histoire du Château de Carrouges

gravure montrant le châreau et des gens habillés à la mode du XIXe siècle se promenant dans le parc

Edifié au Moyen Âge, le château de Carrouges a été construit et occupé pendant près de 7 siècles par la même famille qui a traversé guerres et révolutions. Passez sous son iconique châtelet d'entrée de la Renaissance, déambulez dans son parc et découvrez, au cœur de l'Orne, l'histoire passionnante d'un joyau de la Normandie qui à défié le temps.

D'eau et de feu

Entre marais et forêts : un château en briques

Monument de briques roses et de granit, aux hautes toitures d’ardoises et ceint de douves, le château de Carrouges est le reflet de son environnement. 

Domaine de 10 hectares en plein cœur du bocage, il est situé en contrebas du village, dans une ancienne zone de marécages qui constituait probablement une défense naturelle. 

Ce sol argileux ainsi que la proximité de grandes forêts comme celle d'Écouves qui fournissent du combustible permettent la fabrication du matériau caractéristique du château : la brique.

détail de l'appareillage en brique
L'appareillage en briques de différentes couleurs crée des motifs de chevrons et de losanges qui animent les façades

© David Bordes / Centre des monuments nationaux

La fortune des forges

Avec la brique, le fer est l'autre spécificité du monument.

Le travail délicat du fer forgé sur les grilles du domaine est un des trésors du Château de Carrouges. 

Ces ouvrages de ferronnerie d'art rappellent aussi que ces seigneurs normand furent pendant plusieurs siècles maîtres de forges. C'est d'ailleurs de l'économie du minerai de fer que viendra en grande partie leur fortune à partir du XVIe siècle.

portail et grille en fer forgée
La grille d'honneur du domaine et sa dentelle de fer du XVIIe siècle donnant sur l'étang

© Emma Fonteneau / Château de Carrouges

Les origines : toute une histoire !

Là haut sur la colline...

1136 : Carrouges fait une entrée fracassante dans l'Histoire ! 

Ce verrou du Sud de la Normandie est attaqué par Geoffroy V Plantagenêt, comte d'Anjou et du Maine : Carrouges, défendu par un certain Gautier, subit un siège de trois jours. C'est la première mention du château dans une source historique.

L'emplacement de cette place-forte du XIIe siècle n'est pas certain : il est probable que ce premier site défensif se situait alors en hauteur, en haut de la colline, sur le site actuel du village de Carrouges. Il aurait était édifié quelques décennies après l'an Mil par le duc de Normandie Robert Ier, père de Guillaume Le Conquérant.

Et d'où vient son nom, Carrouges ? Entre légende aquatique et géographie antique, l'origine de ce mot a fait couler beaucoup d'encre...

vue en plongée du château
L'entrée du château vue depuis le village.

© David Bordes / Centre des monuments nationaux

Le théâtre du dernier duel

Un nouveau château dans les marais est érigé à partir de 1367, sur ordre du roi Charles V, pour renforcer les défenses de la Normandie face aux Anglais

De cette époque, seul subsiste le donjon. C'est le noyau autour duquel se développera, au gré de ses propriétaires successifs, le château que l'on connaît aujourd'hui...

C'est aussi là qu'en 1386 vivent Jean IV de Carrouges et Marguerite de Thibouville, les deux protagonistes d'un événement sanglant qui fera date : le dernier duel judicaire. Un épisode historique porté à l'écran par Ridley Scott en 2021 !

chateau entouré de douves avec au premier plan le donjon
Le château entouré de douves. Sur la gauche, le donjon du XIVe siècle reconnaissable à ses mâchicoulis sous la toiture.

© David Bordes / Centre des monuments nationaux

La fin d'une ère et le début d'une autre

Les Blosset : vers un château de plaisance

La lignée masculine des Carrouges s'est éteinte avec Jeanne, la petite-fille de Jean et Marguerite de Carrouges. Le château passe alors par les femmes à la famille De Cagny d'abord, aux Blosset ensuite.

Jean Blosset est sénéchal de Normandie et grand chambellan du roi de France. Sans détruire le donjon, il entreprend des travaux qui améliorent drastiquement le confort de sa résidence dans laquelle il reçoit d'ailleurs le roi Louis XI en personne en 1473.

Desservie par une tour escalier, dont le sommet est occupé par un chartrier , l'aile dite "des Blosset" était composée d'appartements privés, de salles publiques de réception, d'une chapelle, d'une garde-robe équipée de latrines et de communs.

cour intérieur du château avec une tour escalier
La cour intérieure du château. En face, le donjon, à droite l'aile Blosset. Entre les deux, la tour du chartrier.

© Emma Fonteneau / Château de Carrouges

Marguerite de Derval et Jean Blosset sont aussi les fondateurs de la chanoinerie de Carrouges. 

La collégiale et les bâtiments attenants situés en bordure du domaine accueillent aujourd'hui un centre d'interprétation du Parc naturel régional Normandie-Maine : la Maison du Parc et du Géoparc.

plan
La chanoinerie indiquée sur un plan cartographiant le domaine en 1711

© Alain Lonchampt / Centre des monuments nationaux

Les Le Veneur : une nouvelle famille...

A la fin du XVe siècle,  bis repetita : Carrouges se transmet à nouveau par une femme. Marie Blosset récupère le domaine cédé par son frère Jean Blosset qui est sans descendance.

Elle est depuis 1450 l'épouse de Philippe Le Veneur de Tillières. Comme leur nom l'indique, les Le Veneur sont issus d'une lignée dont la charge honorifique était celle de "grand veneur", c'est-à-dire organisateur de chasses prestigieuses à la cour du duc de Normandie puis du roi de France.

Le château restera dans cette grande famille normande jusqu'en 1936 !

tableau et trophée de cerf
Portraits des premiers seigneurs Le Veneur de Carrouges. Au centre : Portrait de couple représentant Philippe Le Veneur né vers 1413 et mort en 1486 et son épouse Marie Blosset ; à gauche : Jean IX Le Veneur (en 1550 ?) ; à droite : Gilonne de Montjean, née en 1485, épouse de Jean Le Veneur. Salle à manger du château de Carrouges

© David Bordes / Centre des monuments nationaux

...au cœur de la Renaissance !

Le cardinal Jean Le Veneur, fils de Marie et Philippe, est un personnage de premier plan en Normandie et un confident du roi François Ier

Il marque Carrouges de son empreinte en faisant entrer le domaine dans une nouvelle ère : celle de la Renaissance. Il fait élever entre 1505 et 1533 le châtelet qui marque l’entrée nord du domaine et qui est considéré comme la première architecture renaissante en Normandie ! 

Jean IX (neveu du cardinal) et son fils poursuivent l'embellissement du château et y reçoivent la reine Catherine de Médicis en 1570.

Des auteurs comme Rabelais et Machiavel s'inspirent des maîtres des lieux ou du château lui-même pour écrire certains de leurs ouvrages.

petit château porche avec tourelles et toits à forte pente
Le châtelet d'entrée du domaine de Carrouges vu depuis l'intérieur du Parc.

© Emma Fonteneau / Château de Carrouges

Entre splendeur du Grand siècle et idéaux révolutionnaires

Le château des Gabriel

Entre 1575 et 1653, plusieurs phases de chantier sont lancées pour donner au château l'envergure qu'on lui connaît aujourd'hui avec son aile des grands appartements, sa galerie, ses deux grands escaliers monumentaux et ses jardins ponctués de remarquables grilles en fer forgées.

Sans détruire les éléments anciens, les différentes parties du château sont habilement unifiées. 

Ces travaux sont tous réalisés par les Gabriel, artistes normands originaires d'Argentan dont la dynastie embellira Paris et Versailles au XVIIIe siècle. Leur réalisation pour Carrouges en 1575 est même le premier chantier qu'on leur connaît !

aile du château entouré d'eau
Aile Sud-est dite "des grands appartements"

© David Bordes / Centre des monuments nationaux

Joyau de la Normandie !

Le clou du spectacle de ce château moderne est sans aucun doute l'appartement de parade au deuxième étage du pavillon Sud. 

Commandé en 1648, cet espace de réception et d'apparat marque le goût de Jacques Le Veneur pour les peintres italiens dont il est l'ami. 

C'est un ensemble de décors peints grandiose et rarissime en France pour cette époque du règne de Louis XIII.

Chambre de parade, sa cheminée et sa table dressée pour recevoir

© David Bordes / Centre des monuments nationaux

Une demeure dans la valse du temps

Les derniers grands aménagements du château de Carrouges sont dus au général Alexis Le Veneur

Ce personnage hors normes a traversé l’Ancien Régime, la Révolution, l’Empire et la Restauration. 

Gendre de Madame de Verdelin, la protectrice de Jean-Jacques Rousseau, il participe avec enthousiasme à la Révolution, mais dénonce la Terreur. Son nom est gravé sur l’Arc de triomphe à Paris. 

portrait d'un homme en habit militaire avec la main dans son veston
Le général Alexis Le Veneur

© Alain Lonchampt / Centre des monuments nationaux

À Carrouges au début du XIXe siècle, on joue la comédie en famille ou des opéras en réduction et les bals sont fréquents. Pour s'adonner à ces plaisirs, Alexis Le Veneur fait construire une salle de fêtes à la place de la galerie.

Car le général fait souffler un vent de révolution sur sa demeure : la salle à manger est définitivement établie au premier étage, on déplace les cuisines, l'ancien pont-levis est transformé en pont dormant, l'étang est asséché, et on projette des aménagements de parc à l'anglaise. 

La chapelle de l'aile Blosset est même détruite : acte de civisme de la part de ce général révolutionnaire ? Ou parce qu'il envisageait de nouveaux travaux à cet endroit ?

table dressée
La table de de la salle à manger et son surtout Premier Empire

© David Bordes / Centre des monuments nationaux

Du château de famille au monument national

A la mort du général en 1833, c’est son fils Tanneguy VI qui hérite de Carrouges. Ses six enfants et leurs familles habitent au château, ce qui nécessite de nombreux aménagements, notamment dans les combles. 

Tanneguy IX Le Veneur est le dernier propriétaire de Carrouges. En 1936, arrivé à l'âge de 54 ans, sans héritier et ne pouvant faire face aux lourdes charges du château classé Monument Historique depuis 1927, il le met en vente

Ne trouvant pas preneur, le monument est acquis par l’Etat qui achète aussi une partie de son mobilier afin de maintenir le caractère vivant de cette grande demeure. 

chambre avec papier peint gris lit et bureau
La chambre du dernier comte de Carrouges.

© Emma Fonteneau / Château de Carrouges

Au début de la Seconde Guerre mondiale, le Château de Carrouges sert de dépôt d'œuvres d'art pour les collections nationales. Situé sur la route Leclerc, il subit les combats de la Libération.

De grands travaux de restauration sont entrepris dans les années 1950, les douves remises en eau dans les années 1960 et le mobilier restauré par campagnes successives. 

Depuis 2015 plusieurs chantiers sont menés sous l'administration du Centre des monuments nationaux : restauration des toitures, remise en eau de l'étang, requalification du petit parterre, restauration du pont dormant, reprise des sols en terre cuite de la salle des gardes, restauration de l'appartement de parade... 

porche classique sur lequel flotte le drapeau français
Porche d'entrée de la cour intérieure du Château de Carrouges.

© Emma Fonteneau / Château de Carrouges

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